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Goût amer – dans le cadre de la Quinzaine culturelle iranienne

Passée

13 mars 2015 - 4 avril 2015

Ainaz Nosrat

- Ainaz Nosrat

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Les artistes

Sima Jahan

Ainaz Nosrat

Haleh Zahedi

Goût amer
Sima Jahan, Ainasz Nosrat et Haleh Zahedi
Commissariat : Mohammad Reza Kabirnia
Dans le cadre de la Quinzaine culturelle iranienne à Strasbourg
en partenariat avec l’association Strass’Iran
Texte de Daniel Payot, professeur de philosophie de l’art à l’Université de Strasbourg –
Directeur du groupe de recherches Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistiques (ACCRA) – EA 3402

 

L’amer et l’éclat

Dans notre hyper-marché planétaire d’images consommables et jetables, il est bon par moments de retrouver l’étonnement que pouvait susciter la représentation à ses commencements. Le franchissement du seuil qui sépare l’acceptation passive d’un monde englobant, naturellement envahissant, et la décision d’y inscrire un acte de figuration, quel que soit l’objet figuré, dut être une source d’énorme stupeur. Soudain la paroi n’était plus seulement ce qui abrite, mais aussi ce sur quoi quelque chose advenait, survenait, signifiait. La trace de la main humaine, l’apparence du corps de l’animal y faisaient une présence nouvelle, non nécessaire et pourtant désormais indispensable. Soudain quelque chose, là, compris dans le tissu serré du réel, commençait sans bouger à s’y soustraire pour montrer conjointement soi-même et autre chose, pour être en même temps relief du mur et corne d’auroch.

L’image donne à voir, à éprouver, à penser.

Elle opère aussi une brèche dans l’évidence. La présence n’est plus univoque, elle n’est plus absolue. La main est simultanément ici, au bout du bras, et là, sur la paroi. L’animal hante le dehors et il se trouve aussi évoqué au-dedans. Ce qui rend visible est aussi ce qui partage. L’image est une exploration spéléologique, elle opère la jonction de deux aires d’abord éloignées, le proche et le lointain, le tangible et l’allégué. Mais aussitôt réunis, ces espaces dévoilent leur disjonction. L’ici et le là-bas communiquent, mais ils sont essentiellement autres. Il fallait les assembler pour que cette altérité saute aux yeux. L’image expose cette ambivalence : elle identifie et elle témoigne de l’extériorité, elle permet de reconnaître et elle suggère qu’en toute chose se dissimule une part d’inatteignable. La représentation renforce la présence, en établit le règne là où elle n’était pas encore sensible, mais elle révèle aussitôt l’éclatement de la présence, sa scission entre origine et répétition, entre immédiateté et copie, entre naturalité et poétique.

C’est pourquoi l’image, avant d’être dévoyée dans un commerce qui ne la regarde plus, avait toujours à voir avec la vérité. Non au sens où elle n’aurait été qu’illustration de telle ou telle vérité, démonstration d’une doctrine, vignette servile des dogmes. Elle a pu, souvent, se prêter à ce jeu-là. Mais en tant qu’image, elle a toujours aussi parlé d’écart, d’espacement, de différence, d’ajournement. Elle a toujours laissé deviner qu’aucune présence n’échappe à la séparation de l’ici et du là-bas, de l’évidence et de l’allégation, qu’aucune représentation n’est jamais adéquatement, exhaustivement, absolument la présence même de ce qu’elle figure. L’image, tacitement, secrètement parfois, a toujours dit qu’on ne donne jamais à voir, à sentir, à penser que dans la distance, qu’en invitant la perception à en passer par le moment, la scansion critique, l’instant de suspension où présence et absence se composent et se contestent, où la présence, quelle qu’elle soit, ne nous advient que depuis une certaine expérience de l’absence. Il en va ici de la vérité comme du dessin de l’animal sur la paroi : elle est là et elle est ailleurs, elle n’est là que parce qu’elle est aussi dans un en-dehors non figuré, elle ne peut s’inscrire sous nos yeux et dans nos certitudes que dans et par ce signe qui à la fois la montre et préserve son éloignement, la domestique et marque son essentielle réticence à toute familiarité et à toute appropriation.

S’étonnera-t-on alors qu’il demeure toujours, dans le goût des images, quelque amertume ? Que retrouver l’étonnement de la représentation soit aussi refaire l’expérience ambiguë du plaisir de voir et de l’empêchement de voir absolument ?

Ne comprenons-nous pas plutôt que la vérité à laquelle l’image a affaire est, comme le disait magnifiquement Rumi, un miroir brisé ? Un éclat, avec la belle ambiguïté sémantique du terme : une lueur et une cassure, un feu révélant et un résidu, un rayon fulgurant et une bribe, un fragment échu.

Seuls les adorateurs d’absolu le regretteront. Les autres, ceux qui savent que l’expérience est humaine quand elle acquiesce à la diversité, à l’altérité, à la part de lointain qui sillonne en tout proche, à la différence qui assoit et empêche simultanément l’identité, ceux qui comprennent que ce qui rend l’existence vivable est justement le fait que toute identité s’y trouve inquiétée d’étrangeté, que toute présence s’y mêle à de l’absence prometteuse, les autres se réjouiront de toute manifestation dans laquelle l’image se trouve enfin replacée à son rang de chose signifiante, étonnante, sérieuse et infidèle à la fois. Ceux-là aimeront l’arrière-fond d’amertume que leur donnera le goût des images. Ceux-là méditeront sur les bienfaits d’une vérité qui ne s’impose pas à nous dans une intégrité ou une totalité finalement destructrice, mais dans la subtilité décevante et pleine d’espérance de ses éclats.

Les huit artistes iraniens que Mohammad Reza Kabirnia a réunis sous le titre général « Goût amer » et sous l’égide du miroir tombé de Rumi nous proposent des images bien différentes par leurs thématiques, par leurs techniques, par leurs supports. Mais ils ont en commun, me semble-t-il, de retrouver dans l’image une potentialité d’étonnement, voire de stupeur, comme s’ils refaisaient à leur tour le geste premier d’une invention de la représentation, avec ce que cela comporte de puissance et de déracinement, de confirmation et d’ouverture sur un territoire encore inconnu. Ils organisent le heurt de l’évidence et de l’étrangeté et nous invitent ainsi à une expérience du regard et de la pensée dont nous ne les remercierons jamais assez.


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