Jean-François Kaiser Galerie
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Retables – diptyque // triptyque // polyptyque

Passée

7 janvier 2016 - 23 janvier 2016

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Les artistes

Laure André

Tami Amit

Antoine Bernhart

Joseph Bey

Peter Bond

Robert Cahen

Aurelie De Heinzelin

Thibault Honoré

Laurent Impeduglia

Tom Poelmans

Germain Roesz

Joris Tissot

RETABLES
DIPTYQUE // TRIPTYQUE // POLYPTYQUE

AVEC DES OEUVRES DE :
LAURE ANDRÉ, TAMI AMIT, ANTOINE BERNHART, JOSEPH BEY, PETER BOND, ROBERT CAHEN, AURÉLIE DE HEINZELIN, THIBAULT HONORÉ, LAURENT IMPEDUGLIA, TOM POELMANS, GERMAIN ROESZ, JORIS TISSOT


 

Prédelles pour aujourd’hui.

Une image au centre, centrale, ne dit pas tout. Ou alors il lui faut la multiplication des signes pour en donner la totalité des contours. Est-ce seulement possible ? C’est déjà la croyance en une totalisation exprimable.

Parfois, une image se diffracte, se segmente, évalue les directions des sens. Dans la peinture ancienne elle le fait par l’iconographie. Parfois le cubisme en reprend les termes, multiplie les points de vue et inverse la perspective.

Une image au centre ne dit pas tout. Elle centre juste le propos. Elle porte le regard sur ce qui est important ou sur ce qui est cru important. La conscience de ce mécanisme-là conduit à porter en périphérie d’autres points de vue, d’autres aspects de l’histoire. La peinture, la sculpture, la vidéo, le dessin sédimentent l’histoire du faire dans l’histoire observée.

Lorsque Courbet superpose à l’origine du monde (cette sensualité nacrée) un paysage d’hiver, il agit comme une prédelle qui cache ce qu’il ne faut pas voir en premier lieu. Mais, dans le même temps il révèle toute la dimension sexuelle, les contraires, qu’on sait alors mieux saisir, presque comme une ironie et une concession au commanditaire.

Lorsqu’Alechinsky entoure son tableau de frises ou divise celui-ci en autant de fragments qui renvoient au sujet, qui le disperse, qui le commente, qui le transfère, il agit comme un tableau du monde religieux qui dit, au-delà de la figure centrale, le champ des références, les histoires connexes, les explicitations formelles et métaphysiques.

C’est bien le dire (l’expression) de l’impossibilité d’un centre, d’une vérité qui est en jeu aujourd’hui. Nous ne sommes pas ou plus dans le contexte religieux qui, par l’image, nécessitait aussi une dimension pédagogique (aux fins métaphysiques). Mais, nous sommes dans la préhension de l’histoire pour un avenir que nous dessinons. Nous le dessinons en polyptiques incertains, bégayant des hypothèses mais toujours en considérant que le commentaire est parfois plus important que l’affirmation impérative. Notons que la bande dessinée n’y échappe pas.

Ne pas dire en totalité dans un seul espace. Multiplier les points de vue. Mettre du commentaire, de la légende, décaler, historiciser, fantasmer, contourner le centre. Dys- asymptotiser.

Ce qui précède pourrait être le manifeste pour un retable aujourd’hui mais en considérant que l’essentiel est de ne pas perdre le sujet.

Le sujet est autant ce que vise l’œuvre que celui qui la réalise. Cette rencontre, tout comme Warburg survolait les siècles et les cultures, produit du sens. Le sens alors n’est pas l’éclatement dans un tout, réceptacle d’un indifférencié mais bien le sens augmenté dans la culture d’accueil. C’en est la dimension politique.

Panneaux contre panneaux, prédelles, arcs de cercle au-dessus du centre, ciel, pas ciel, angles, inversions, équilibres, déséquilibres, enfer. Cadres qui sont davantage qu’une fenêtre. Matériaux divers, du bois à l’ivoire, de l’or à l’huile, de l’image au volume. C’est la construction d’un monde.

Cela prend toutes les formes, corps sous différents points de vue chez Bacon, extension de l’énergie du paysage et du ressenti chez Joan Mitchell, Vitesse de la communication dans des téléviseurs juxtaposés comme un corps/robot parfois chez Name Jun Paik.

Il faut parler de la jointure, de cette ligne manifeste qui sépare deux supports, qui les relie, qui permet un passage, un développement ou une opposition. Cette ligne est fondamentale dans le retable, c’est là que se plie (ou se déplie) le sens. Cette ligne (horizontale et verticale) peut être suggérée par la distance, par l’absence ou par l’épaisseur de l’espace qui rassemble, qui fait nous déplacer mentalement et physiquement. En ce sens, parfois, l’installation est comme une mémoire de cette période historique du retable.

Duchamp et ses panneaux pivotant à même le mur. Jasper Johns ou Rauschenberg et leurs ajouts d’objets qui disent l’époque (consommatrice).

L’autel s’est peut-être absenté mais il n’en reste pas moins les séquelles d’une organisation du monde en harmonie. Tout se rejoignait, aujourd’hui cela se disjoint mais précisément pour retrouver, peut-être, un paradis perdu.

Nous ne pouvons faire l’économie des termes aux résonnances religieuses puisqu’ils sont les caractéristiques de ces retables. Je pense à Ducio et à l’irruption de la main de l’ange dans l’espace intime de la vierge. Deux moments sont présents dans le même tableau, deux moments séparés par l’architecture, l’arcature, et qui voit la vierge surprise. Une colonne souvent sépare et relie des temporalités différentes. Le livre ouvert ou fermé qui nous informe que l’ange Gabriel n’a pas encore parlé, ou que la vierge connait l’avenir. La juxtaposition de temps différents (Le retable de la sainte parenté[1]) avec la vierge et la Sainte Anne et le christ, mais aussi la vierge jeune, un peu comme dans les panneaux du retable de l’église de Heiligenkreutz (en Basse Autriche), du début du 15ème siècle. On y voit l’annonciation et les fiançailles mystiques de Sainte Catherine.

 

Je pense encore à Giotto peintre du Trecento, l’entrée du Christ à Jérusalem où, précisément le rempart sépare le dedans et le dehors de la ville et montre le monde ancien (l’ancien testament) et le monde nouveau (le nouveau testament). Le Christ fait son entrée dans la ville sur l’âne, le véhicule ancien en quelque sorte. C’est une sorte d’empreinte ontologique du retable, du polyptique et du temps qui se déplie.

Ce dépliement est encore à l’œuvre dans les procédures toutes matérielles de supports surfaces (Marc Devade, Louis Cane).

Preuves s’il en fallait de la prégnance de l’histoire. Nous n’abolirons pas la nécessité de l’histoire, de la tradition non pas parce que nous voulons la réitérer mais parce que nous sommes dans l’humanité qui se construit. La destruction toujours à l’œuvre (les événements récents le prouvent) nécessite de rassembler des fragments qui tissent notre histoire. Le retable est aussi, et ainsi, un tissage de l’histoire et de la vie confondues qui se font parce que nous les voulons en toute conscience.

Haut bas droite gauche centre de bas en haut de gauche à droite de droite à gauche du centre à la périphérie au bord vers dedans tournoyant spiralé de la lisière vers… Vitesse du regard, changement de place, d’échelle, de direction, déplacement. Se déshabituer des lectures habituelles.

Max Charvolen colle sa peinture sur l’architecture, puis en la désolidarisant de cette matrice la transforme en une exigence qui montre l’espace d’un lieu dans l’espace de l’aplat de la peinture. Il ne dirait pas retable mais pourtant le déploiement du volume dans la surface avec une continuité des lignes, des couleurs, du tissu font comme des prédelles à l’infini sur un mur qui en est la table.

S’intéresser aux lignes qui séparent, aux panneaux qui pivotent. Lecture dynamique, qui fait des rencontres, qui croise les hypothèses, et surtout qui institue des moments vifs et alterne par des moments de recueillement, d’oubli parce que le caché est ce qui réitèrent la mémoire, est ce que nous re-cherchons.

Retro tabula altaris. Derrière la table, dans la visibilité absolue, des volets se déplient pour arrêter une histoire, pour en entamer une autre, pour dévoiler une manière de dire le sujet de l’art.

Il nous faut dépasser l’analyse habituelle qui voudrait qu’il s’agit d’un commentaire de commentaire, d’une sorte d’abîme dans lequel s’échappe l’observation, la représentation, et dans lequel la répétition ne serait que le terme d’une impossibilité d’inventer. Une forme précisément permet toujours de propulser des significations, d’ouvrir des sens qui, parce qu’ils sont présentés autrement, dans une forme nouvelle de formes que le regard transforme, vivent avec l’époque tout en saisissant toutes les époques.

Le pli du retable, du polyptique, est comme un écho aux plis infinis de l’histoire.

Germain Roesz , nov. Déc. 2015.

 

[1] Vers 1500, Cologne, Wallraf Richartz Museum.


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